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GÉOPOLITIQUE-AES : CRÉATION DU SAHEL, PROBABLE FUTURE MONNAIE COMMUNE AUX PAYS DE l’AES (BURKINA, MALI ET NIGER): ENJEUX ET PRÉREQUIS


La décision du Mali, du Burkina Faso et du Niger, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), de se retirer de l’UEMOA et d’explorer la création d’une monnaie commune est un projet d’une complexité macroéconomique, institutionnelle, géopolitique et géostratégique considérables.

Il est à noter avant d’approfondir l’analyse que les pays membres de l’UEMOA ont une expérience conjointe de la gestion d’une monnaie commune remontant jusqu’à en 1959 en rapport avec la métropole, l’ancienne puissance coloniale.
Cet atout lègue à chaque participant une certaine maturité en terme de la cession d’une partie de leur souveraineté au profit d’un ensemble plus vaste et plus promoteur dans une dynamique mondiale qui semble être irréversible à la globalisation financière et commerciale.

L’ Afrique avec ses 54 États compte environ 42 monnaies qui sont dans leur quasi-totalité inconvertibles entre elles malgré l’objectif d’aller à une monnaie unique à l’échelle continentale en 2063.
C’est dire combien de fois le débat sur la monnaie est d’actualité.
Dans la même lignée, la CEDEAO a toujours manifesté son désir de créer sa monnaie dénommée « ECO » dont les échéances ont été plusieurs fois reportées, la prochaine est prévue pour 2027.

Cependant le retrait des pays de l’AES porte un coup dur à la communauté et les derniers développements au sein même de l’UEMOA remettent sur table la question monétaire à nouveau.

Mais, au-delà des aspirations souverainistes légitimes, sa réussite dépendra de la satisfaction de conditions ex-ante rigoureuses, indispensables à la crédibilité et à la viabilité d’une telle union monétaire.
Nous vous proposons ici une analyse des prérequis essentiels à considérer pour la concrétisation de ce vaste projet plus qu’ambitieux :

1. Prérequis Politiques et de Gouvernance

L’ancrage politique a toujours été fondamental pour asseoir la légitimité et la persévérance d’un tel projet :

-Consensus National et Régional Inébranlables : En effet, la convergence monétaire exige un large consensus politique et social, englobant les pouvoirs exécutifs, les corps législatifs, les élites économiques et  les populations avec un grand renfort médiatique. Toute divergence interne ou entre les États membres pourrait éroder la confiance fiduciaire indispensable à la monnaie depuis son inscription sur un support papier.

-Vision Stratégique Partagée : Les dirigeants doivent établir une vision stratégique claire, définissant les objectifs de la nouvelle monnaie (stabilité des prix, soutien à la croissance et à  l’emploi, souveraineté monétaire), son régime de change (fixe, flottant, panier de devises) et, crucialement, son modèle de gouvernance.

-Indépendance de la Banque Centrale Émettrice : Pour garantir la crédibilité de la politique monétaire et prévenir l’inflation excessive, la future Banque Centrale commune doit jouir d’une indépendance statutaire et fonctionnelle vis-à-vis des pouvoirs politiques. Ses statuts doivent explicitement sanctuariser son autonomie décisionnelle en matière de politique monétaire et de change, basée sur des critères techniques et non conjoncturels.

2. Convergence Macroéconomique Rigoureuse

La convergence des fondamentaux macroéconomiques constitue le socle de toute union monétaire durable, minimisant les risques de chocs asymétriques et de contagion :

-Maîtrise de l’Inflation : Un faible taux d’inflation et stable (idéalement inférieur à 3-5%) est impératif. Parlant de l’inflation, il s’agit bien du pouvoir d’achat de la population. Des différentiels d’inflation significatifs entre les pays rendraient la gestion de la monnaie commune intenable à long terme, sapant la compétitivité des uns ou des autres.

-Discipline Budgétaire et Maîtrise de l’Endettement : Les États membres doivent s’engager sur des critères de convergence budgétaire stricts (par exemple, un déficit public ne dépassant pas 3% du PIB et un ratio dette publique/PIB inférieur à 60-70%). Cela permet d’éviter la dominance budgétaire, où le financement des déficits par la Banque Centrale conduirait à de l’inflation par la monétisation de la dette aux conséquences graves pour l’économie et fortement déconseillée par les orthodoxes en sciences économiques.

-Non-Financement Monétaire des Déficits : La Banque Centrale ne doit pas servir de « guichet » pour les États. Son indépendance est clé pour interdire le financement monétaire direct des déficits, garantissant ainsi une saine gestion de la contrepartie de la création monétaire.

-Réserves de Change Adéquates : Chaque pays doit disposer de réserves de change suffisantes (souvent équivalent de 3 à 6 mois d’importations) pour assurer la convertibilité de la monnaie et amortir les chocs exogènes.

3. Cadre Institutionnel et Légal Robuste

L’établissement d’une architecture institutionnelle et réglementaire harmonisée est crucial pour le bon fonctionnement de l’union:

-Mise en Place d’une Banque Centrale Commune Supranationale : Création d’une institution dotée de statuts clairs, de règles de gouvernance transparentes et d’une autonomie forte. Elle serait responsable de la formulation et de la conduite de la politique monétaire, de la supervision du système bancaire et de l’émission monétaire.

-Harmonisation des Politiques Économiques et Cadres de Surveillance : Nécessité de mettre en place des cadres de coordination des politiques budgétaires, fiscales et sectorielles. Cela inclut des mécanismes de surveillance multilatérale et, potentiellement, des sanctions en cas de non-respect des règles de convergence.

-Cadre Juridique et Réglementaire Harmonisé : Adoption de législations et réglementations communes dans des domaines clés (bancaire, financier, commercial, investissement), pour faciliter l’intégration des marchés et la libre circulation des facteurs de production (biens, services, capitaux, personnes).

4. Solidité Économique Structurelle et Diversification

La résilience de l’union monétaire sera directement liée à la robustesse et à la diversification des structures économiques des pays membres :

-Diversification Économique : Des économies trop dépendantes d’une seule matière première sont intrinsèquement vulnérables aux chocs exogènes de termes de l’échange. La diversification structurelle vers des secteurs secondaire et tertiaire est essentielle pour renforcer la résilience de l’union monétaire.

-Amélioration de la Compétitivité et de la Productivité : Les pays doivent s’engager dans des réformes structurelles visant à améliorer leur compétitivité internationale et leur productivité, soutenant ainsi les exportations et réduisant la dépendance aux importations, notamment via une industrialisation dynamique.

-Développement d’un Secteur Financier Profond et Régulé : Un système bancaire et financier solide, efficace et bien régulé est indispensable pour la transmission des impulsions de la politique monétaire et la mobilisation de l’épargne nécessaire au financement de l’économie.

5. Intégration Économique Effective

Une intégration économique réelle est un prérequis et un corollaire de l’union monétaire, favorisant la spécialisation et les gains d’efficience.

-Marché Commun Effectif : Avant l’instauration d’une monnaie unique, il est impératif que ces pays aient déjà mis en œuvre une zone de libre-échange effective, avec l’élimination des barrières tarifaires, non tarifaires et sanitaires.

-Développement des Infrastructures Régionales : L’investissement dans les infrastructures de transport, de communication et d’énergie reliant les trois pays est crucial pour réduire les coûts de transaction et stimuler le commerce inter et intra-régional, en particulier pour des États enclavés.

-Marchés Financiers Intégrés : Des marchés financiers interconnectés faciliteraient l’allocation optimale des capitaux et le financement des investissements transfrontaliers.

6. Acceptation par la Communauté Financière Internationale

La crédibilité externe est vitale pour la convertibilité de la nouvelle monnaie et l’attraction des investissements étrangers :

– Crédibilité Internationale de la Monnaie : La nouvelle monnaie devra être acceptée et reconnue par les partenaires commerciaux et financiers internationaux. Cette acceptation dépendra fortement de la prudence des politiques macroéconomiques et de la discipline budgétaire des États membres.

– Accords de Soutien Externe : L’obtention de lignes de crédit ou d’accords de swap avec d’autres banques centrales majeures ou des institutions financières internationales (comme le FMI) pourrait s’avérer nécessaire pour rassurer sur la convertibilité de la monnaie en cas de chocs ou de tensions sur la balance des paiements.

7. Communication et Sensibilisation du Public

La réussite d’une réforme monétaire dépend aussi de l’adhésion de ses usagers :

  – Éducation Économique et Financière du Public : Une campagne de communication structurée et transparente est essentielle pour informer et rassurer les populations et les agents économiques sur les objectifs, les mécanismes et les avantages perçus de la nouvelle monnaie.

– Transparence du Processus : Le processus de conception et de mise en œuvre de la monnaie doit être mené avec une transparence maximale pour renforcer la confiance et attirer les investissements directs étrangers.

En somme, la création d’une monnaie commune par le Mali, le Burkina Faso et le Niger est un projet transformateur mais semé d’embûches. Elle exigerait un engagement politique sans faille, une discipline économique exemplaire conduisant à une convergence macroéconomique stricte, l’établissement d’institutions monétaires et financières solides et indépendantes, ainsi qu’une intégration économique préalable et effective. Sans la satisfaction simultanée et coordonnée de ces multiples conditions, le risque d’échec et de graves turbulences économiques et financières serait non négligeable.

Dr Laya Amadou GUINDO Enseignant-chercheur, Macro-économiste.
Boubacar DIALLO, Ancien cadre de banque, Macro-économiste.

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