CONTRIBUTION A LA REFLEXION SUR LA COMPLEMENTARITE CIVILO-MILITAIRE : AU-DELA DU CORPORATISME, BATIR L’EDIFICE PUBLIC DE LA REFONDATION
CONTRIBUTION A LA REFLEXION SUR LA COMPLEMENTARITE CIVILO-MILITAIRE : AU-DELA DU CORPORATISME, BATIR L’EDIFICE PUBLIC DE LA REFONDATION
Le débat récent qui agite l’espace universitaire malien, cristallisé autour de la gestion administrative des tests et concours au niveau de l’enseignement supérieur, suscite de nombreuses interrogations au sein de l’opinion publique. En qualifiant de « militarisation » la nomination d’un haut fonctionnaire de défense pour la supervision de l’ensemble des tests et concours de recrutement dans l’enseignement supérieur, certains partenaires sociaux défendent des postures corporatistes traditionnelles. Pourtant, une analyse diligente, réaliste et prospective de la gouvernance actuelle invite à dépasser ces clivages historiques pour embrasser une dynamique indispensable : celle de la complémentarité civilo-militaire au service de la nation. Pour y parvenir il faut envisager les approches suivantes :
1.Briser la glace entre le civil et le militaire
Pour comprendre la pertinence de l’action des autorités de la Transition et du ministère de l’Enseignement supérieur, il convient d’abord de lever un malentendu historique. L’université et l’armée ne sont pas deux domaines incompatibles voués à un rejet systématique et réciproque. Au contraire, dans le contexte de crise multidimensionnelle et de refondation que traverse le Mali, la convergence et la promotion de toutes les compétences est une nécessité scientifique et un impératif républicain.
Aujourd’hui, au regard du contexte politique et institutionnel qui prévaut, l’armée malienne ne saurait se résumer au seul métier des armes du fait qu’elle regorge de cadres de haut niveau, de techniciens, d’ingénieurs faisant preuve de rigueur professionnelle et intellectuelle aussi bien au sein de nos administrations que dans l’enseignement supérieur et dans le cadre des recherches universitaires. En considération de ces réalités évidentes, ce serait un manque à gagner pour le pays que d’exclure ces compétences des sphères de la gestion publique ou de la transmission du savoir, pour des considérations purement corporatistes. Par conséquent, les circonstances imputables à la recherche de l’intérêt supérieur du pays exigent de mobiliser toutes les intelligences de la nation, au-delà des distinctions statutaires.
2.Des sciences universitaires expérimentées sous le drapeau
Il est utile de rappeler une vérité historique et académique souvent omise : les plus grandes stratégies de gestion, de management, d’ingénierie et de recherche opérationnelle enseignées aujourd’hui dans nos amphithéâtres civils trouvent leurs fondements théoriques et pratiques dans l’institution militaire.
La Recherche Opérationnelle (RO), cet outil mathématique d’aide à la décision et d’optimisation des flux, est née des exigences logistiques des états-majors. Le « Génie civil » lui-même s’est développé par extension du Génie militaire, qui a de tout temps conçu les infrastructures les plus complexes en situation de crise. Le lexique même des sciences de gestion, stratégie, tactique, logistique, campagne témoigne de cette filiation. Voir un officier supérieur, fort de cette rigueur académique et opérationnelle, apporter son expertise à des établissements techniques de pointe comme l’ENI ou l’ENETP n’est donc pas une inadéquation, mais un juste retour aux sources de la science appliquée ou vu comme un appui approprié.
3. LA CRISE ET LA POSITION DES PARTIES
3.1. La cause directe de la crise : La nomination d’un officier
Le différend a éclaté lorsque le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, le Pr Bouréma Kansaye, a désigné le Haut Fonctionnaire de Défense auprès de son Cabinet comme son représentant officiel pour superviser les tests et concours de recrutement des enseignants du supérieur.
3.2. La position du syndicat (CEN-SNESUP)
Le Syndicat National de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (CEN-SNESUP), s’oppose fermement à cette décision pour plusieurs raisons clés :
Les arguments juridiques et la notion de « franchises universitaires »
Pour le CEN-SNESUP, la désignation du Haut Fonctionnaire de Défense viole directement les textes fondamentaux de l’enseignement supérieur au Mali. Le syndicat fonde son argumentation sur deux concepts légaux majeurs :
L’inviolabilité de l’espace académique (les franchises) : Historiquement et juridiquement, les universités disposent d’un statut spécial. Les forces de l’ordre ou de défense ne peuvent pas interférer dans la gestion interne, pédagogique, ou administrative d’une faculté sans l’autorisation expresse des autorités académiques élues (comme les recteurs ou doyens). Nommer un militaire pour superviser des recrutements d’enseignants est perçu comme une brèche légale dans cette étanchéité.
Le principe de l’autonomie et de l’évaluation par les pairs : Le recrutement, la notation et la cooptation des enseignants-chercheurs doivent, selon les normes académiques et les textes en vigueur, être exclusivement gérés par des commissions de pairs (des universitaires titulaires). Le syndicat soutient que la présence d’un « Haut fonctionnaire de la défense » au sein des commissions techniques n’a aucun fondement juridique clair dans les statuts de l’enseignement supérieur.
Pour les enseignants, cette mesure est perçue comme une tentative de surveillance, de mise au pas ou de reprise en main autoritaire de l’administration universitaire par les autorités de la transition.
Le syndicat ne s’oppose pas à ce que l’armée sécurise physiquement les campus face aux menaces extérieures. D’ailleurs, le CEN-SNESUP demande officiellement à ce que le Haut Fonctionnaire de Défense soit déchargé des activités de supervision et d’enseignement (qu’il exerce à l’ENI et à l’ENETP) pour se consacrer exclusivement à la sécurisation globale de l’espace universitaire, ce qui relève légitimement de ses compétences militaires.
Le SNESUP est-il dans son rôle ?
Le SNESUP n’est pas un simple syndicat de revendication salariale. Ses statuts lui donnent trois (03) missions :
a) Rôle de défense des intérêts matériels et moraux : Défendre les enseignants-chercheurs, leur carrière, leur avancement ;
b) Rôle de gardien de l’éthique et des libertés académiques : Veiller au respect des franchises universitaires, de l’autonomie de l’université, de l’éthique scientifique ;
c) Rôle de contre-pouvoir légal.
3.3. La logique du Ministère
Du côté du ministère, cette décision s’inscrit généralement dans une volonté de renforcer la rigueur administrative, la sécurité et la transparence des concours, dans un contexte national global où l’armée est appelée à assurer l’ordre et l’effort national dans tous les secteurs stratégiques. Le ministère réfute l’idée d’une violation des libertés académiques et y voit une mesure de supervision technique et de gouvernance.
Le Ministre a le pouvoir de nommer un représentant pour suivre les opérations relevant de son département. C’est son pouvoir d’organisation.
Il a aussi l’obligation d’assurer la sécurité et la transparence des concours, surtout avec les fraudes et violences passées sur le campus de Badalabougou (décès d’étudiant le 10 juillet 2026 cité par le SNESUP lui-même).
Cette discorde s’ajoute à un climat déjà tendu par des revendications matérielles chroniques (arriérés de primes de recherche, heures supplémentaires, etc.) qui fragilisent régulièrement le dialogue social entre le syndicat et l’État.
4.CONSTATS ET FAITS :
4.1. L’acte qui fait polémique :
Ce n’est pas sa nomination comme Haut Fonctionnaire de Défense, mais sa désignation supplémentaire :
Décision n°2026-001444/MESRS-SG portant désignation du Colonel-Major Nouhoun N’DIAYE comme représentant du Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique pour la supervision de l’ensemble des tests et concours de recrutement dans l’enseignement supérieur.
Le Haut Fonctionnaire de Défense est déjà en poste au MESRS. C’est un poste qui existe dans tous les ministères au Mali.
4.2. Ses attributions normales comme Haut Fonctionnaire de Défense
Selon les textes maliens, il est chargé de :
Assurer la continuité de l’administration en cas de crise grave
Assurer la liaison entre le MESRS et le Ministère de la Défense
La protection et sécurité des infrastructures, du personnel et du patrimoine du ministère
La planification des mesures de défense et de sécurité en cas de crise
Les questions de sûreté sur les campus (c’est pour ça que le SNESUP cite aussi les violences au campus de Badalabougou).
4.3. Pourquoi la polémique ?
Le Syndicat National de l’Enseignement Supérieur (CEN-SNESUP), a dénoncé le 15 septembre 2026 une « ingérence inacceptable et menace pour les franchises universitaires ».
Pour le syndicat, les tests et concours relèvent d’un domaine éminemment académique et doivent être conduits par des universitaires, pas par un militaire. Le poste de Haut Fonctionnaire de Défense au Mali n’est pas créé par le MESRS.
Il est prévu par l’organisation de la Défense Nationale du Mali. Chaque ministère a un Haut Fonctionnaire de Défense dont les attributions officielles sont rappelées ci-dessus.
4.4. Où se situe l’abus dénoncé par le SNESUP ?
Le SNESUP ne s’oppose pas à l’existence du poste de Haut Fonctionnaire. Il conteste la Décision n°2026-001444/MESRS-SG qui lui ajoute une nouvelle mission : Superviser les tests et concours de recrutement des enseignants-chercheurs.
Pour le syndicat, ça sort totalement de ses attributions défense/sécurité et entre dans le champ académique protégé par les franchises universitaires. C’est pour ça qu’ils demandent l’abrogation et parlent de militarisation de l’administration universitaire en évoquant deux arguments juridiques majeurs :
Fondement juridique du poste de haut fonctionnaire de défense
Le poste existe légalement. Il est rattaché au Secrétaire Général. Sa mission est définie par le décret d’organisation du MESRS et la loi sur la défense nationale :
– Continuité de l’Etat
– Protection des installations
– Liaison avec le Ministère de la Défense
Il n’est nulle part prévu qu’il supervise des concours académiques.
Fondement juridique des concours universitaires
– Loi n°99-046 du 28 décembre 1999 portant loi d’orientation sur l’Education, modifiée par Loi n°2011-019
– Article 14 : L’enseignement supérieur jouit de l’autonomie pédagogique, scientifique, administrative et financière dans le respect des franchises universitaires.
– Décret n°2011-473/P-RM du 21 juillet 2011 fixant l’organisation et les modalités de fonctionnement des Universités
– Article 3 : Les franchises universitaires garantissent l’exercice des libertés académiques et la libre administration de l’Université par ses organes élus.
Considérant que la loi n°2011-019 et le décret n°2011-473 consacrent les franchises universitaires comme principe selon lequel les opérations académiques de recrutement relèvent exclusivement des organes et des pairs universitaires ; pour le syndicat, la désignation d’un Haut Fonctionnaire de Défense, pour superviser lesdits concours constitue une violation des franchises universitaires et un excès de pouvoir. Le recrutement se fait par les pairs, par commission scientifique, sur critères pédagogiques et scientifiques ;
– Principe d’autonomie universitaire : le Ministre organise, l’université évalue
5. AVIS ET CONCLUSION :
De ce qui précède, nos commentaires et avis s’articulent autour des points suivants :
5.1 Analyse du conflit de compétence
L’analyse du conflit de compétence révèle les points suivants :
Le premier acteur, le ministre est dans son rôle car il a le pouvoir d’organiser son service pour l’atteinte des missions qui lui sont assignées.
Quant au SNESUP, il assure totalement sa mission statutaire de gardien des franchises et de l’éthique.
5.2. La réalité de l’espace AES : Le réalisme face au dogmatismeLe réalisme politique nous impose d’observer la dynamique sous régionale au sein de la Confédération des États du Sahel (AES). Que ce soit au Mali, au Burkina Faso ou au Niger, les autorités de la Transition appuyées par les récents travaux du Parlement confédéral de l’AES ont fait de la complémentarité civilo-militaire le moteur de la modernisation de l’État.Dans un espace sahélien confronté à des défis existentiels, l’uniforme apporte une plus-value immédiate : la culture du résultat, la discipline, le sens du devoir et, surtout, l’exigence de transparence. Face aux suspicions de favoritisme ou de passe-droits qui ont parfois entaché les concours publics par le passé, l’implication de cadres de la défense nationale agit comme un puissant levier de moralisation de la gouvernance publique. A cet effet le Ministre Pr Bourema KANSAYE est bel et bien dans son rôle en tant que premier responsable du département.
5.3. Pour une intégration harmonieuse et apaiséeSortir des positions corporatistes ne signifie pas nier les spécificités du corps enseignant ou les franchises universitaires, auxquelles les chercheurs sont légitimement attachés. L’enjeu est plutôt de codifier cette cohabitation pour en faire une richesse :Par l’équivalence et le mérite scientifique ; Par une répartition stratégique des rôles ;Par la recherche duale.Il est temps et impératif de briser la glace. Les groupes de pression et les résistances corporatistes ne doivent pas constituer des entraves à la bonne marche de l’administration. Ainsi, franchir les clivages et dissensions impose d’être réalistes, optimistes et tournés vers l’avenir : l’édifice public de la refondation nationale se construira, à travers l’union sacrée entre tous les fils du pays et toutes les couches socio-professionnelles, civilo-militaires en l’occurrence.
Par Dr Moussa BATHILY,
Chercheur et analyste des politiques publiques au Sahel
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