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MALI- Dr MOUSSA BALLA BATHILY, ENSEIGNANT-CHERCHEUR, À PROPOS DE LA CRISE ACTUELLE AU MALI

février 12, 2022 · Par Souleymane Konate

La crise socio-économique, politique et sécuritaire, qui secoue le pays depuis plus d’une décennie aujourd’hui, suscite des réactions diversifiées à tous les niveaux de l’échelon social. Ainsi, l’intelligentsia malienne, qui n’est pas en marge de cette dynamique patriotique, s’en est prévalu pour apporter son éclairage afin d’une issue salutaire à cette crise restée d’actualité. C’est dans ce sillage des choses qu’un des dignes esprits doctes du pays et non moins enseignant-chercheur de l’université des sciences sociales et de gestion de Bamako, à savoir, le Docteur Moussa Balla Bathily, économiste/financier, s’est prononcé sur un certain nombre de questions cruciales du moment dans le cadre d’une interview.

  • Duniya kibaru: Nous assistons depuis un certain temps à une escalade verbale, entre Bamako et Paris, s’étant soldée par l’expulsion de l’ambassadeur français. Comment réagissez-vous à cette situation ?
  • Dr Moussa Balla BATHILY: Cette situation se justifie par son contexte. Car nous ne sommes plus au 16e siècle ni au 18e siècle caractérisés par l’enrichissement des État-nations, du fait des capitalistes qui exploitent à fond les États soumis ou prolétaires pour survivre.
    Au 21es, la France capitaliste doit comprendre maintenant que ces périodes sont révolues à jamais et appartiennent à l’histoire. Les prolétaires ont pris conscience de leur exploitation, de leur oppression et de leur mépris. À cet effet, ils demandent juste de la considération, de la justice, de l’équité, de la liberté d’expression et du compromis.
  • Les autorités maliennes n’ont-elles pas franchi le rubicon à travers cette décision ?
  • Loin s’en faut, cette décision courageuse et de portée politique hautement symbolique est à saluer à sa juste valeur dans le contexte actuel du 21e siècle. Elle sonne véritablement le glas des rapports mafieux et inhumains de maitres à esclaves que la France veut toujours perpétuer dans ses ex-colonies. Et, de toute vraissemblance, lorsqu’on ne reconnait pas les autorités auprès desquelles est accrédité son ambassadeur, la logique vous commande de le rappeler, le temps que la situation se normalise.
  • Au regard du caractère disproportionné du rapport de force entre le Mali et la France, nos autorités n’engagent-elles pas le pays dans une voie sans issue ?
  • Non, bien au contraire nos autorités, restées fidèles aux aspirations du peuple malien, dans son ensemble et sa diversité, conformément à l’esprit des ANR, engagent le pays sur une voie souhaitable, en considération des aspirations populaires actuelles, c’est-à-dire, celle de la responsabilité, du changement, de l’auto-détermination et de l’émancipation des peuples noirs d’Afrique renforcés par le sentiment que « Il n’y a de développement que d’hommes et que tout développement est endogène ».
    Et, en guise d’illustration de cette réalité, disons que le Mali dispose aujourd’hui d’hommes capables de porter la voie du changement comme une précieuse opportunité à saisir pour en tirer des modèles économiques de développement, à partager avec les pays de la sous-région ( CEDEAO, UEMOA) fondés sur la puissance divine (Allah), le travail et le peuple . C’est la voie du peuple qui est en l’espèce retrouvée et à jamais privilégiée comme véhiculé par ce célèbre dicton stipulant que: « Seul le peuple est grand, tout le reste est faiblesse ».
  • Soupçonnant fortement la duplicité de la France dans la lutte contre le terrorisme particulièrement chez nous et en général au sahel, de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui au sein de l’opinion pour solliciter le départ de Barkhane et des forces de l’opération Takuba en stationnement au Mali. Souscrivez-vous à cette option des choses ?
  • Absolument, et, pour être en phase avec ce sentiment populaire, puis, me fondant sur un adage bien de chez nous, je dirai qu’il faut capitaliser sur ses propres forces. Mieux, ces formations étrangères (BarKane, Takuba, serval —) sont arrivées au Mali depuis près d’une décennie pour quels coûts et pour quels résultats ? Le constat est amer : de leur arrivée à nos jours, la situation de crise sur le terrain est délétère et ne s’est guère améliorée. Par conséquent, il est plus que nécessaire aujourd’hui de mettre fin à leur mandat pour nous permettre d’évaluer sans complaisance nos forces et faiblesses en vue d’opérer sur de nouvelles bases.
  • Que pensez-vous de cette frange partie de l’opposition qui demande de renouer le dialogue avec nos partenaires traditionnels à tout prix?
  • Pour être sincère, aujourd’hui au Mali, il ne devrait pas y avoir d’opposition hostile à la démarche des autorités de la transition. Toutes les formations politiques, les syndicats et le reste de la société civile, dans un élan de sursaut national, devraient converger dans la même direction à la rescousse du pays.
  • Au cours des prochaines négociations avec la CEDEAO, quels sont à votre avis les points intangibles et ceux susceptibles de faire l’objet de concession mutuelle ?
  • Les points assortis d’intangibilité sont ceux issus des Assises Nationales de la Refondation (ANR) par souci d’esquiver les erreurs du passé. Car il convient de rappeler que toute réforme, toute institution pensée et conçue par autrui, qui n’émane nullement du peuple est vouée à l’échec.
    Cependant, comme toute négociation réaliste, peuvent faire objet de concession mutuelle les points ci-dessous :
    . La taille et le délai des réformes réalisables sous la transition, c’est-à-dire, lister les réformes prioritaires de la transition que les autorités pourront porter dans un timing raisonnable en tenant compte de leurs coûts ;
    . La durée du mandat de la transition ;
    . Le chronogramme des élections et leurs coûts.
  • Dans la manifestation de votre engagement citoyen, vous avez récemment participé à un groupe de réflexion, dans le cadre du CURES, sur les éventuels effets des sanctions de la CEDEAO. Quel était le but recherché ?
  • Cette activité scientifique, conjointement menée avec un groupe de camarades compatriotes, enseignant – chercheurs des universités des sciences sociales et de gestion, engagés de façon inconditionnelle pour la cause, visait, en guise de contribution, à mettre à la disposition des autorités des repères à une éventuelle prise de décision. S’en est résulté un document de référence, disponible qui retrace l’impact des sanctions économiques sur les 15 pays de la CEDEAO. Ce travail qui recouvre un double avantage met en évidence, dans un premier temps, les effets nuisibles de ces sanctions infligées qui ont la faculté d’affecter négativement, non seulement le Mali mais, par ricochet, l’ensemble des pays de la CEDEAO.
    Dans un second temps, l’élaboration de cet outil vise à assurer les autorités de la transition et le grand public de la disponibilité de l’expertise du CURES en tant que structure nationale.
    Cette étude prouve à suffisance qu’à travers le CURES, c’est l’intelligence malienne qui se dévoue pleinement à la portée des autorités pour toutes questions sensibles et d’envergure nationale. Par ailleurs, il convient de rappeler « que toutes les réformes, pour être viables, doivent être pensées, conçues et portées par les compétences nationales ».
  • Avez-vous des suggestions particulières pour la bonne marche de la transition?
    Nos suggestions sont d’inspirations keynésiennes. Car les lois du marché ne fonctionnant plus en cette période de crise au Mali, alors l’État, représenté par les autorités de la transition, doivent s’imposer pour mieux réguler l’activité économique à travers les interventions suivantes :
    Procéder immédiatement à l’ajustement (réaménagement) du budget qui ne prendra en compte que les missions régaliennes de l’État ;
    Réduire, au besoin, de façon drastique la taille et le budget des institutions ;
    Renforcer et multiplier les activités de communication, d’information et de sensibilisation ;
    Renforcer la capacité et l’autorité de l’État à contrôler et maîtriser le marché pour une meilleure application des mesures prises, liées à la crise ;
    Instituer des groupes ou équipes de réflexion auprès des autorités ou institutions capables d’anticiper, d’analyser les questions d’intérêt public pour une meilleure prise de décision.
  • Avez-vous un message particulier à l’endroit de vos compatriotes en ces moments si particuliers?
    À l’endroit de nos compatriotes durement éprouvés et victimes collatérales de ces mesures injustifiées, nous appelons non seulement à la résilience mais également à la résistance, au travail, au courage et à l’abnégation, en la confiance en nos capacités et en la conviction profonde à la riche, héroïque et glorieuse histoire de notre pays ayant transcendé les temps. Pour cause, Dieu le veut, la survie est au bout des sacrifices comme a eu à le démontrer moult fois notre infaillible système de vie communautaire fondé sur l’entraide, le social et l’informel. En un mot, notre inégalable humanisme soudanais.
    C’est le lieu pour moi de féliciter et d’adresser mes admirations aux autorités de la Transition, au peuple malien et particulièrement à Dunya Kibaru de m’avoir donné l’opportunité de m’exprimer. Que la grâce divine nous accompagne .
    Entretien de Souleymane KONATÉ/Duniya kibaru